CHANSONS ET MUSIQUES D'ORIGINES DIVERSES

 

 Édenté demanda à Wang Pivot-du-Ciel :

 

 - Savez-vous s'il existe quelque chose qui fasse l'unanimité ?

 

 - Comment le saurais-je ?

 

 - Savez-vous ce que vous ne savez pas ?

 

 - Comment le saurais-je ?

 

 - Alors, on ne peut rien savoir de rien ?

 

 - Comment le saurais-je ? Néanmoins, je vais essayer de te faire comprendre mon point de vue. Comment savoir si ce que j'appelle connaître est en réalité ne pas connaître et ce que j'appelle ne pas connaître est en réalité connaître ? Permets-moi de te poser une question : lorsqu'on dort dans un lieu humide on attrape un lumbago et on a les membres tout ankylosés, mais en sera-t-il de même pour une anguille ? Juché en haut d'un arbre un homme tremble de frayeur, mais il n'en est rien pour un singe. Lequel de ces trois êtres sait ce qu'est la demeure idéale ? L'homme se nourrit de la viande des animaux domestiques, le cerf d'herbe, la scolopendre se régale d'orvets et le hibou de rats, lequel des quatre a le meilleur palais ? Le singe fait de la guenon sa compagne, la biche s'accouple avec le cerf, l'anguille fraie avec les poissons ; les hommes considèrent Hsi-che et dame Li comme les plus belles des femmes, et pourtant à leur vue les poissons s'enfoncent dans les eaux, les oiseaux s'élancent dans les airs et les tigres se pourlèchent les babines, ne voyant en elles qu'un amas de chair fraîche. Laquelle de ces quatre espèces détient la vérité concernant la beauté

idéale ? C'est ce qui me fait dire que, tout bien considéré, les distinctions entre justice et charité, entre bien et mal, ne font que semer le désordre et la confusion. Je ne veux absolument pas entrer dans ces arguties.

 

 - Mais, s'inquiéta Édenté, si vous êtes incapables de savoir ce qui est profitable ou non, cela veut-il dire que l'homme accompli doit lui aussi l'ignorer ?

 

 Pivot-du-Ciel répondit :

 

 - L'homme accompli est divin. Toute la campagne peut s'embraser sans qu'il en ressente la chaleur, le fleuve Jaune et la Han peuvent geler sans qu'il en ressente le froid. L'éclair peut fendre la montagne, le vent soulever l'océan sans qu'il en éprouve de la frayeur. Un tel homme chevauche les nuages, monte le soleil et la lune, et s'ébat en dehors des bornes de l'univers, vie et mort sont sans effet pour lui. Que lui importe donc ce qui est profitable ou non ?

 






 

Les Œuvres de Maître Tchouang, chapitre II (traduction Jean Levi, Éditions de l'Encyclopédie des Nuisances, 2010)