CHANSONS ET MUSIQUES D'ORIGINES DIVERSES

- Il existe, dit un autre jour Maître Houei à son ami Tchouang, de grands arbres appelés ailantes dont le tronc bosselé ne suit pas le tracé du cordeau ni les branches tordues celui du compas ou de l'équerre. Ils poussent sur le bord du chemin mais aucun charpentier ne leur accorde un regard. Il en va de même de tes discours grandiloquents mais inutiles dont la foule unanime se détourne.

 

 

- Tu n'as jamais vu une civette ? rétorqua Maître Tchouang. Elle se fait toute petite et se tapit, guettant le rat qui musarde. Elle bondit de-ci de-là, elle s'aventure tantôt en haut, tantôt en bas, et pour finir elle est prise au piège et meurt dans les filets. Le yack, lui, est aussi vaste que les nuages qui flottent dans le firmament, et pourtant, en dépit de sa taille, il serait bien incapable d'attraper un souriceau. Tu as un grand arbre et tu te lamentes de son inutilité. Pourquoi ne pas le planter dans les contrées du non-être ou dans les steppes de la solitude infinie ? On déambulerait tout autour dans l'insouciance, et on s'étendrait, oublieux du monde, à son ombrage, assuré qu'il ne mourra pas prématurément sous les coups de la hache, ni ne subira l'atteinte d'aucun être. N'ayant aucune utilité, rien de fâcheux ne saurait lui advenir.

 

 









Les Œuvres de Maître Tchouang, chapitre I (traduction Jean Levi, Éditions de l'Encyclopédie des Nuisances, 2010)