CHANSONS ET MUSIQUES D'ORIGINES DIVERSES

Le Mage

 

 

Louvoyeur des hauts-fonds et des empires encastrés, il bat

les cartes pour de nouvelles mises en scène : des lavis

superbes, des fresques sur les murs des temples.

 

Il psalmodie sans savoir, en toute intime Connaissance. Il

évide l'intérieur de la pierre pour en faire un calice.

 

Il a mille doigts, dix oreilles, quatre pieds : il est l'hybride

sacré adossé au mur du palais auprès duquel il mendie :

 

veilleur de guet dans la nuit

héraut d'armes

 

Il a le secret du chapeau et de ses colombes : du tracé de sa

plume, du modelage de ses doigts, elles prennent forme et

consistance. Il est le dispensateur de la substance.

 

Il court le long des veines du temps, hermaphrodite,

hémophile. On le rencontre sur le bord des fleuves, au

centre des forêts, au bout des déserts, dans les replis de la

neige, sur la crête des vagues.

 

Il est le décupleur des énergies, l'hématie bleue parmi

de rouges nénuphars. Il s'échappe du labyrinthe par le haut.

La verticale est son lieu. Il pourchasse la Présence.

Cavalier du verbe, de la pierre, de la nuance, - c'est selon-,

il irrigue les chants de l'histoire, les rend à leur vocation

d'archétypes. Il est le Scribe : celui qui trace les lettres

pour en faire des oiseaux.

 

Il est l'illuminé, le fou, le sage, la carte de tarot avec

laquelle on ne transige pas. Il est sphère, bâton, deniers, le

premier, l'ultime voyageur, l'inspirateur des cycles, le

moteur des univers.

 

S'il arrive que sa voi(e)x se brise, des temples s'écroulent,

des hommes abandonnent le sens et s'entretuent.

Il sait qu'il a su, qu'il saura. Il fait confiance.

Il démèle les fils de la Trame, écrit le poème du monde,

surseoit à toute mort, implore tout pardon pour les vivants,

sacre le printemps et sa chaîne d'ozones.

 

Il passe, inaperçu dans le milieu des villes meurtrières. Il

est sans âge, sans lieu. Il est le fil qui lie tous les destins,

l'Ariane providentielle.

 

S'il arrive que l'on décrète sa mort, de silencieuses malédictions s'abattent sur le monde, le cours des choses

bifurque : de minuscules lunules, des croûtes, des plaies,

des pestilences, des tâches sur le soleil : l'heure des

lamentations.

 

Alors le Grand Esprit convoque un autre mage

tel qu'en Soi-Même identique

 

qui de nouveau se poste aux embouchures

cassant l'enlisement des bancs de sable

draguant les eaux putréfiées des marais

frayant la route aux estuaires et aux deltas :

A tout ce qui se jette dans la mer

 

 

la mer

 

 

La Mer !

 

 

Silvaine Arabo, Regards corpusculaires (La Bartavelle, 1998)