CHANSONS ET MUSIQUES D'ORIGINES DIVERSES

 

Le voleur

 

 

 

Ils disent maintenant que je suis un voleur

J'ai beau chercher le commencement aveugle de toute chose

Je ne trouve pas la porte de ma mémoire et le jour de l'explication

De quel enlacement fortuit le destin d'un homme a-t-il sa naissance

Cela s'est levé de nous d'abord comme un jeu

Dans le quartier des fauconniers auparavant je me souviens aux soirs de chasse

Comme nous accourions pieds nus au retour des chevaux

Derrière les hauts cavaliers entre eux parlant des jours du Califat

Et l'oiseau sur leurs poings secouant ses ailes de fureur

De la proie échappée

L'oiseau dupé sous son chaperon de cuir l'anneau d'or sur la gorge

Le gibier pendant aux croupes de sueur dans le jupon vert des montures

Le fouet qui dispersait notre marmaille obscure

Criant narquoise au faucon la devise nasride

Dieu seul est vainqueur Dieu seul est vainqueur

Tant de fois tant de fois le feu des cavaliers dans la plaine

L'alerte aux remparts et le tournoiement au loin des guerriers

Toute l'enfance avait passé dans ces peurs qui s'évanouissent

Et la défaite et le triomphe et cette philosophie au dessus de nous

De toutes façons Dieu seul est vainqueur

 

 

Il y eut ce temps de deux rois dans Grenade

Et nous les gamins déchirés comme une rivalité d'oiseaux

Jetant des pierres dans les rues

Au dehors c'étaient batailles d'autre sorte

Et le feu du ciel tombait disait-on sur les villes du royaume

Par invention de machines que l'ennemi roulait devant

 

 

L'un des rois s'en alla l'autre fut notre maître

On ne comprenait rien de ce qui se passait

Mais les printemps ouvraient sur les fleurs leurs fenêtres

Ô parfums parfois dans le soir où l'on ne sait

Se reconnaître du jasmin sur les murailles

Et vint l'année où commença la crainte des entrailles

Je me souviens d'un jour que tous s'en furent chez l'Émir

Avec des cris des bâtons des haches des marteaux

Et cette grande clameur de mourir plutôt

Que laisser dans Grenade entrer les Chrétiens avec leurs idoles

 

 

Il y eut encore des caracolements sous les murs et le bruit pluriel des épées

Tous les jours il arrivait à pied des gens qui portaient leurs enfants et leurs fortunes

Encore une ville au loin de prise et le sang

Nous en remonte au cœur tant qu'on ne sait plus où

Mettre tout ce monde et c'est un grand marché de familles couchées

Dans la rue où je marche en riant

 

 

Je vous dis que cela s'est levé d'abord comme un jeu

 

 

Puis les armes tout près dans le soleil brillèrent qu'on voyait des tours

Un campement de sansonnets sur les champs du ponant

Quel drôle de mot que le mot siège

Il y eut des négociateurs habillés d'acier

La ville frémissait de leur présence et criait

Des noms d'amour à Boabdil qu'il les jetât dehors

Il y eut des fantasias de manteaux blancs qui volèrent

Des tourbillons de poussière au loin qui faisaient soudain torches

Mais dès la fin de Djoumâdâ es-Sâni n'avaient-ils point scié les arbres en fleur

Éventré les cultures que le vent chassât les graines et d'abord

On ne comprenait pas ce que c'était que cette guerre ayant

Des greniers pleins de blé des légumes secs et des troupeaux de moutons dans les rues basses

 

 

Les rations se firent maigres avant l'été si bien que pour les soirs d'entre deux lunes

Il y eut des garçons dont se fêta l'audace

Fiers de leur force neuve entre les arçons

Ils racontaient la surprise au camp chrétien les bêtes

Qu'on cerne en leur sommeil et chasse devant soi

La fuite des bergers la sentinelle égorgée

Ô le goût de la viande enlevée à l'ennemi

Le matin qu'on partage sur les places

De vieux hommes expliquaient la règle et la loi du butin

Depuis le temps d'Omar de bouche en bouche

La quinte part pour Allah qu'Il soit béni

Et si le jour de Bedr le Prophète prit le sabre d'Al-Assi pour préciput

Aucune limite n'est donnée au prélèvement antérieur de l'Émir

Qu'il se serve premier de toute chose un cent du reste ensuite au cavalier

Et deux pour son cheval

Rappelle-toi le verset quarante et deux de la huitième Sourate

A l'Émir en premier son quint

 

 

Si bien que la table ne manquait point de chair en l'Alhambra

Mais ceux qui ramenaient le sang de leurs blessures

À leur tour se consolaient disant Dieu seul est vainqueur

 

 

Je me souviens aussi du Magribî qui me prit en croupe

Et sa lance taillait devant nous la nuit vers le camp des Roûm

Nous étions plusieurs ainsi qui gardaient les chevaux pendant

Le coup de main sur les réserves de riz ou d'épices

En vain réclamant notre part à la rentrée

Et l'un des hommes voilés de toutes ses dents d'Afrique

Nous appela ses jeunes faucons

 

 

Un jeu cela parmi nous s'était levé comme un jeu

 

 

Ah j'attendais la nuit le cœur battant j'attendais

La course au travers des champs noirs l'embuscade et la ruse

Cette odeur du bétail apeuré la main basse

Sur tout ce qui se mange et se boit car c'est prise de guerre sainte

Et le vin du Chrétien n'est point péché s'il a coûté vie à l'infidèle

Puis vint le temps qu'ils me donnèrent un cheval

Quatorze ans bleuissaient à ma lèvre et longuement je regardais

Les femmes que le soir on voit près des fontaines

Un jeu vous dis-je où plusieurs qui n'avaient point encore eu part de jouissance

Tombèrent l'âme rouge au fossé

 

 

Mais petit à petit dans les quartiers surpeuplés qui sentent le fauve

La famine avec ses enfant au ventre gonflé s'installa

Et les mères nous disaient à l'aube entendant le sabot devant la porte

Et le bruit d'armes retirées Qu'apportez-vous qu'apportez-vous mes petits faucons

Nous avions beau leur dire la loi du Prophète

Et la quinte part et le sabre d'Al-Assi la tradition

Ces femmes ne voulaient point nous comprendre

À l'automne Grenade eut fugitifs d'autre sorte

Ils venaient par milliers dans la lueur nouvelle des bûchers

C'étaient des juifs de Cordoue et d'ailleurs qui marchandaient à la Porte

L'asile de Mahomet

Ô bouches de trop qu'habite dit-on la peste

On ne pouvait pas les rejeter tous à mourir

 

 

Maintenant avec l'hiver il y avait de moins en moins de nobles dans la troupe

À la nuit le long du Xénil en armes rassemblée

Beaucoup pris par les mécréants tués en selle ou sans doute

Tout simplement à la longue las de cette gymnastique nocturne

Mais nous qui n'avions d'autre grandeur que ce jeu d'autre vin

Que ce jeu d'autre ardeur

Maintenant nous n'attendions plus l'ombre d'entre deux lunes

Notre course était une lame blanche au travers de la clarté mortelle

Le grand jour de minuit soudain retentissait de nos vociférations

Dieu seul est vainqueur Dieu seul est vainqueur

Cela seul importe et qu'on nous dépouille donc au retour frémissants comme des faucons

 

 

Seulement il y a pour attendre le soir de longues journées

Il mourait çà et là des enfants et des femmes

Affreux à voir comme la faim

Et si tu comptes bien pour le Palais s'en vont préciput et quinte part

Et ce qu'est le lot du Prophète sur les quatre cinquièmes encore divisés en cents

Il naît des discussions sans fin pour savoir s'il est juste

Partager la nourriture comme la terre ou des chamelles

Ni se plier en Andalousie aux coutumes du Khorassan ou du Hedjaz

Alors les cris d'anciens témoignent de notre impiété

Car en rien qui ne soit tradition des premiers territoires

Tu ne peux trouver l'eau pure de la Loi

Et quelle différence alors y a-t-il entre un voleur et le soldat de Dieu

Si ce n'est la parole du Prophète

Il n'y a pas une flaque de boue au soleil qui ne doive sa dîme d'or

Pas une poignée de haricots pas une ration d'amandes

Même la femme qui est entre tes bras n'es-tu pas comptable d'elle devant Allah

Et sur quoi ferais-tu le calcul de ce qui te revient si tu n'établis pas d'abord

Différence entre le riche et le pauvre et si

Tu ne connais pas le nom des mesures séculaires

 

 

Ceux qui parlent science on les écouterait longtemps

Tant leurs mots sont des noix si haut si loin gaulées

Puis l'envie est en vous soudain de rire et courir et se battre

Et va toujours nous retenir de discours sur la perception de l'impôt des puits à roue

Quand ils seraient deux ou trois à rivaliser d'érudition

Pour savoir à quelle articulation du pied s'arrête le châtiment du malfaiteur

Et cette complaisance à énumérer les peines de ceux qui sont pris en fornication

Car la sagesse du châtiment se plaît à décrire les mains percées

Le cautère dont fume la chair et l'œil puni dans son orbite

 

 

Tout cela tout cela n'était-il pas conventions du jeu

Ah cours sans écouter cours cours à perdre haleine

 

 

Mais quand il n'y eut plus d'oignon ni de miel

Quand on trouva morts aux matins des chevaux d'une année

Dont on avait arraché le cœur

Qui pouvait prêter à ces discours des oreilles musulmanes

Amèrement qui vit ces choses et pour tout pain se murmurait

Dieu seul est vainqueur

 

 

Et voilà qu'ils disent que je suis un voleur

Parce qu'ils n'ont pu sur mes yeux maintenir le capuchon de cuir

Parce qu'ils n'ont pu arrêter la proie avec une bague en ma gorge

Parce que je ne suis point demeuré sur le poing du fauconnier

Parce que j'ai battu légèrement l'air de mes ailes

Parce que j'ai foncé dans la nuit sans égard aux lunaisons

Parce que j'ai donné la part de Dieu sans compter aux fils de ma mère

Ils disent que je suis un voleur

 

 

Mais ce n'était qu'un jeu tout d'abord et si vous m'amputez de cette main droite

Qui va tenir la rêne du cheval

Courir vous défendre au rempart si vous tranchez ma cheville

Je ne suis encore qu'un enfant et ce n'est grande victoire à Dieu

D'être vainqueur d'un enfant qui joue encore

 

 

Pourquoi m'avez-vous pris pourquoi m'avez-vous jeté dans cette fosse

Je nourrissais ceux qui ont faim je dépensais pour eux ma force

Ma jeune force inconnue encore et surprenante pour moi-même

Comme le jaillissement d'une source en montagne

Et ne mesurais pas le danger à mourir

Si ce n'était plus un jeu c'était pourtant ma vie

En jeu Vous m'avez pris vous m'avez frappé sur le sol humilié dans l'homme naissant

Me voici parmi les criminels qui tous crient qu'ils sont innocents

Vous m'avez saisi comme un oiseau dans vos paumes de violence

Et vous avez rabattu le capuchon de cuir et de silence

Vous dites que j'ai l'âge de répondre de mon corps devant Dieu

L'âge de punition des fers au pied de la nuit sur mes yeux

Vous m'avez pris dès avant ma vie au petit matin de moi-même

Avant ces filles douces vers qui tournait le désir de ma lèvre

Et chaque battement de ce cœur dans vos doigts chaque sanglot de mon grief se heurte à votre étreinte inhumaine

Je n'entends que le bruit d'autres fureurs se morfondant dans leurs chaînes

Vous dites qu'à près de quinze ans déjà ce m'est l'âge de la haine

De la destitution de moi-même étant l'âge du malheur

Je n'ai donc eu de bras que pour la croix

Et la douceur de ces mains pour les clous

De ce cœur aussi Dieu seul est vainqueur

De qui je n'eus que pour tomber devant

Le bourreau ces deux genoux ingénus

 

 

Ils disent maintenant que je suis un voleur

 

 

 

 

 

Aragon, Le Fou d'Elsa, IV, Al-Kassaba d'automne (1963, Gallimard)