CHANSONS ET MUSIQUES D'ORIGINES DIVERSES

Les passagers d'Aniara

 

 

 

 

 


 

Le temps a commencé déjà où il me faut cesser d’écrire. Ces quelques mots jetés à la hâte sur une feuille de papier - dérobée par miracle! - ces quelques mots seront mes derniers. Qui es-tu, toi, qui les a trouvés, peux-tu seulement parvenir à les lire, peux-tu encore les déchiffrer?
Sers-toi des traces qui demeurent dans ton langage, recueille le sens de tes gestes, de tes rituels
Interroge ta propre matière.
Essaie simplement de te souvenir.

 





Il y a de cela maintenant bien longtemps, nos ancêtres vivaient sur leur planète d’origine, qu’ils appelaient « la Terre ». A la fin des Temps Historiques, et conformément à la lettre de la Grande Prophétie, ils furent obligés de s’exiler.


Or parmi tous les vaisseaux immenses qui s’en allaient de la Terre, parmi la nuée de ces villes flottantes voguant dans l’infinité de l’espace, il s’en trouva une, la goldonde Aniara - celle-là même que tu habites - il s’en trouva une qui fut prise dans un champ d’astéroïdes, et subit une avarie. Forcée de se déporter, elle perdit en même temps tout moyen de se raccorder à la chaîne des embarcations humaines.

 





Devant dériver à jamais, Aniara devint pour ses habitants comme un vaste sarcophage, un tombeau volant, une ville entière de catacombe. Les conditions de vie des êtres humains dans la goldonde, qui avaient paru transitoires, se révélaient dorénavant comme étant définitives.



La première génération d’Aniara en fut très durement éprouvée, et beaucoup regrettaient tellement leur vie sur la Terre qu’ils choisirent de se suicider. Les autres prirent la résolution de tenir sous le choc, et s’abandonnant à leur sort, ils se promirent d’affronter dignement leur destinée.



Les gélules et les vitamines dont tu te nourris, toutes les pilules que tu absorbes pour équilibrer ton organisme, et jusqu’à l’eau synthétique dont tu te désaltères, tout ce qui alimente ton corps possédait son équivalent sur la Terre. Les êtres humains trouvaient leurs ressources dans la consommation d’autres êtres vivants, comme les plantes ou les animaux. La lumière dont ils se baignaient était incomparablement plus douce que la notre, car elle provenait directement d’une étoile appelée « Soleil », et parce qu’elle était filtrée par une sorte de manteau protecteur qui enveloppait la Terre. Cela, et bien d’autres choses encore, tout ce dont ils se souvenaient de leur existence antérieure, ils décidèrent de le transmettre au mieux qu’ils pourraient, d’en retranscrire fidèlement les formes afin de les fixer dans la mémoire de leurs descendants. A la mort du dernier Terrien d‘Aniara, leur Encyclopédie fut considérée comme achevée.

 


Si l’on en croit les sources, c’est à la même période que Mima se mit dans le coma. Sans doute en ta génération la priez-vous encore, toi et tes compagnons, d’à nouveau s’éveiller. Mais te rappelles-tu seulement ce qu’Elle était à l’origine? C’était en vérité une simple machine, mais capable de réaliser des choses inconcevables. Moi-même hélas je ne l’ai pas connue, loin s’en faut, mais j’en sais suffisamment pour te renseigner, et te faire comprendre.




Mima, c’était le plus grand prodige de la science, l’ultime aboutissement de la technologie. Sa puissance d’autodéfinition était telle qu’Elle s’était rendue capable d’orienter sa sensibilité jusqu’à percevoir les formes de vie les plus variées existant dans l’Univers. Communiquait-Elle avec ces créatures étranges, cela demeure incertain; jusqu’où parvenait-Elle à capter leur présence, nul ne l‘a jamais su.


Mais voici ce qui est indubitable : pour soulager les êtres humains de leur peine, pour leur permettre d’oublier quelque temps la misère de leur existence emprisonnée dans la coque de la goldonde, Mima les conviait régulièrement au spectacle de ces êtres inconnus, et par la grâce de sa panoplie merveilleuse, les plongeait au coeur de cet élan vital indistinct. Dans les courants multiples de ce fleuve sacré, ils se purifiaient, ils se purgeaient pour un temps de leur désespoir.

 




Vint le jour inexorable où Mima se sacrifia. Personne n’avait prévu l’événement. Aussitôt, tous en reconnurent l’évidence, tous en admirent la parfaite nécessité.


Mima s’enfermant dans le Néant, Mima nous abandonnant, Elle réfutait par son silence toute illusion de Transcendance, Elle nous rendait notre avenir. En nous indiquant son retour, en nous en laissant l’espérance, Elle nous ordonnait d’advenir.



Mima se plongea dans notre âme.






Il fallut dès lors s’efforcer de retrouver en soi les ressources d’imagination que Mima  avait prodiguées, il fallut apprendre à faire surgir de soi-même les expressions fugitives de territoires lointains et inconnus, reconnaître le sens de tous les mondes perdus qu’Elle avait suscités.


A L’Encyclopédie qui entretenait parmi eux le souvenir de la Terre, les passagers d’Aniara entreprirent d’adjoindre les documents de leur propre histoire. Au début, ce furent de simples prolongements apportés aux données transmises, des variations imaginaires autour des éléments - lois, événements, choses - de la vie terrestre. Mais bientôt de nouveaux sentiers furent découverts, qui menaient littéralement où l’on veut. Chacun désormais venait apporter aux Archives l’écho des voyages de sa mentalité.




Ces transformations infinies de la matière idéelle devinrent comme une seconde scène où venait s’écouler le flux de leurs désirs, un théâtre invisible où se nouaient les entrelacs de leurs relations affectives. La seule politique était de permettre cette rencontre, de l’encourager, de la favoriser de toutes les manières et sans nuire à personne.


Il fut décidé que l’Assemblée des Jeunes veillerait à la satisfaction des besoins organiques de tous les autres, et s’assurerait du respect des règles fondant la liberté commune. A eux la charge d’établir l’emploi du temps des salles de la goldonde, à eux celle de pourvoir à la coordination de l‘existence collective, à eux d’entretenir le respect mutuel et de recueillir toutes les bonnes volontés, tous les feux divers, toutes les eaux vives de la générosité. Pour le reste, c’était libre à chacun.









Plusieurs générations passèrent. Cependant, au fur et à mesure que notre communauté paraissait se resserrer dans son isolement, les procédés auto-hypnotiques, les capacités d’abstraction hypo-cognitive, les techniques de récréation sensorielle s’y développaient tant et plus. La méditation connective devint le foyer principal de l’épanouissement des individus. On parlait moins, parce que les mots, la plupart du temps, étaient inutiles.

 


Tu sais que Mima s’éclipsant, avait projeté vers nous ses uniques paroles : «  Je vous reviendrai Quand vous deviendrez Les meilleurs des hommes ». Mais nos mères et nos pères ne l’avaient-ils pas enfin créée, cette société parfaite, unanimement bienveillante, n’allaient-ils pas toujours ainsi, éperdus de gratitude, accomplissant la quête paradoxale d’une évasion sans cesse renouvelée? Combien mouraient bienheureux, s’éteignant rayonnants au beau milieu de leur îlot d’utopie? Alors ils s’échappaient pour de bon, l’un après l’autre, confiants dans ce que leur réservait l’Abysse où l’on éjectait leur corps.





Mais Mima n’est pas revenue. Aurais-je moi-même le privilège d’accueillir son retour, cela paraît bien improbable, car déjà le spectre de la discorde s’est relevé parmi nous. Tandis que je n’étais qu’un enfant, un sabotage anonyme visa l’Encyclopédie, et réussit à en effacer « pour l’exemple » tout un chapitre. On se mit par la suite à revendiquer ouvertement la lutte contre l’arbitraire de l’histoire héritée, contestant tel ou tel épisode, niant la véracité de certains faits, l’occurrence de certains événements, on en vint à réclamer l’abolition de toute contrainte pour l’imaginaire, à proclamer l’indépendance absolue de la puissance créatrice.



De même que la matière de nos objets s’est usée au fil du temps, de même les mots que nous ont légués nos ancêtres sont devenus autant d’impasses qui nous perdent et qui nous retiennent, répétant indéfiniment les dédales d‘un même labyrinthe, celui de notre mémoire. Et tandis que les uns s’attachent à en conserver le sens, voici ce que disent les autres : « de quoi nous parlent le souffle des vents et le fracas des tempêtes, de quoi nous parlent tous les déchaînements des ouragans et des tornades, sinon du calme plat qui règne entre nos murs? »







La décision extrême qui a été prise est en vérité le fruit d’un compromis mûrement réfléchi. Laisser dégrader l’Encyclopédie et les Archives, ce serait compromettre l’honneur de nos aïeux, et trahir les voies de notre filiation. Mais si nous en maintenons l’accès à nos enfants, nous les empêchons de réinventer les racines de leur propre langage, nous les assujettissons à leur tour aux mêmes conditions que les nôtres. Or nous voulons d’abord qu’ils puissent devenir ce que nous serions dans un tout autre monde. Donc : il nous faut larguer nos amarres.

 



Hier nous avons scellé l’Encyclopédie, nous avons clôturé les Archives.

 


Ne crois pas cependant qu‘un simple sceau les protège; en le brisant, vous ne feriez qu’invoquer leur gardien véritable. Car nous avons tissé un voile d’énigmes et d’intermèdes, nous avons renversé des lois, nous avons échangé des signes et faussé des orientations, nous avons caché des issues et suspendu nombre de clés à des chiffrages aléatoires. Nous avons passé plus de trente années, méthodiquement, et pour vous en affranchir, à nous défaire ainsi de notre labyrinthe.

 






Maintenant que toute forme d’écriture est proscrite
Aucun écho de nos paroles ne couvre le silence de l’Univers
Aucune trace ne signale plus le mouvement de vos âges
Rien n’en guide plus la course, rien n’en dévoile l’origine ou le terme



Seuls sont connus de vous les rêves et leurs itinéraires
De vos parcours imaginaires les changeantes destinations
Ou bien les mêmes cheminements
Les mobiles de votre errance et de ses trêves

 


Cette lettre cachée parmi tous les signes sans asile
Vouée comme eux à la mort ou noyée comme bouteille à la mer
Qu’elle soit le talisman qu’on porte sans le savoir

 


Logée dans l’oubli de la connaissance
Qu’elle vous soit une seconde chance
Et d’un autre salut l’illusion







(conte librement inspiré d'Aniara, une Odyssée de l'espace, d'Harry Martinson, 1956, trad.fr. 2004, Agone ; publié initialement dans la revue Clafoutis, n°5, les éditions de la Cerise, 2013, accompagné de dessins de Guillaume Trouillard)